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Première partie — Conditions de l’extinction

3. Voyage

Les premiers voyages interstellaires ne prévoyaient pas de retour. Les premiers vaisseaux lents qui quittèrent le Système solaire mettaient plusieurs générations à atteindre leur destination. Ceux qui partaient n’arrivaient pas, et ceux qui arrivaient n’avaient jamais vu la Terre. Le voyage était moins un déplacement qu’une décision prise par les ancêtres et accomplie par leurs descendants. Le vaisseau était une planète, et les passagers en étaient les organes provisoires. Les vaisseaux lents emportaient de la terre et des graines, des bactéries, des embryons, de l’eau, un relevé de la composition atmosphérique, des échantillons de maladies et leurs traitements, des organismes que les humains pouvaient manger et des organismes capables de manger les humains. Les premières colonies constituaient une assurance contre l’extinction. Une seule Terre était trop risquée. Chaque fois qu’une colonie devenait autonome, la probabilité d’extinction de l’humanité diminuait, et ce chiffre justifiait la colonie suivante. L’expansion avait commencé pour assurer la survie, mais elle ne s’arrêta pas lorsque la probabilité de survie devint suffisamment élevée. Personne ne voulait qu’elle s’arrête. Lorsque plusieurs centaines de colonies eurent été établies, le voyage quitta le temps des générations pour entrer dans celui des individus. La durée de vie augmenta, l’hibernation devint possible et les corps purent être restaurés. Une personne pouvait désormais voir elle-même l’arrivée d’un voyage qu’elle avait commencé. Les voyageurs n’avaient plus besoin de confier leur destination à leurs descendants. Les trous de ver ramenèrent presque ce temps à zéro. Le premier passage relia le Système solaire à la colonie la plus proche. Avant son ouverture, la distance entre les étoiles constituait la frontière de la civilisation. Après son ouverture, la distance devint un coût énergétique. Avec suffisamment d’énergie, un lieu lointain ne différait plus d’un lieu proche. L’humanité consigna qu’elle avait vaincu la distance, alors qu’elle avait en réalité vaincu le temps. Lorsque les passages s’ouvrirent, les premières colonies devinrent des provinces de la Terre. Des humains qui avaient évolué séparément pendant des milliers d’années se rencontrèrent de nouveau, et des corps ayant évolué sous des gravités différentes s’assirent à la même table.

Au début, les voyages furent limités à la diplomatie, au commerce et aux échanges génétiques, mais cela ne dura pas. Le principe selon lequel aucun habitat périphérique ne devait être isolé des autres régions de l’humanité fut inscrit dans la Charte Galactique. Le souvenir de l’objectif originel subsistait dans ce principe : la connexion empêchait l’extinction, l’isolement appelait la mort. Mais à l’époque où les trous de ver se comptaient par millions, l’isolement ne signifiait plus nécessairement la mort. Même les planètes capables de vivre de manière autonome exigeaient des passages. Un habitat dépourvu de passage était traité comme un monde exclu de la civilisation.

Le deuxième âge du voyage commença avec le tourisme. Les humains se déplacèrent moins vers les lieux nécessaires à leur survie que vers ceux qu’ils n’avaient encore jamais vus. Le ciel noir du centre galactique, les ombres produites entre deux soleils, les tempêtes magnétiques des étoiles à neutrons, des organismes ne fleurissant qu’une fois tous les cent mille ans et des étoiles sur le point de devenir des supernovæ devinrent des destinations touristiques. Des phénomènes qu’il fallait autrefois attendre très longtemps pour observer furent transformés en spectacles saisonniers répétés grâce au réglage des décalages temporels entre les entrées des trous de ver. Autrefois, l’être humain voyageait en s’adaptant à un monde inconnu. Plus tard, il transporta avec lui les conditions familières nécessaires pour visiter ce monde inconnu. Un habitat de voyage standard emportait un environnement plus vaste que le corps du voyageur. Un champ gravitationnel adapté à chaque individu, une atmosphère, un microbiote, un synthétiseur alimentaire, une installation de restauration médicale, un jour et une nuit destinés au sommeil, ainsi qu’un système d’archives destiné à vérifier la continuité de la mémoire voyageaient avec lui. S’y ajoutaient une intelligence artificielle d’accompagnement et ses copies, des corps de réserve en cas d’accident et un habitat provisoire prévu au cas où le lieu de retour aurait été détruit. À mesure que le nombre de voyageurs augmentait, ce qui était transporté n’était plus l’être humain lui-même, mais les conditions permettant à cet être humain de demeurer le même. Un voyage était considéré comme sûr lorsque le voyageur ne respirait pas l’air de la planète visitée, n’en ressentait pas la gravité et n’entrait pas en contact avec les organismes locaux. Le voyageur voyait un monde inconnu sans jamais y entrer. Même lorsqu’il se tenait devant la baie d’observation, l’écosystème de son monde d’origine continuait de fonctionner dans ses poumons, ses intestins et sur sa peau. Ils emportaient leur propre monde afin d’en voir un autre. La technologie du voyage devint chaque année plus efficace. L’énergie nécessaire au déplacement d’une même masse diminua. Pourtant, contrairement aux prévisions, la quantité totale d’énergie consacrée aux voyages dans la galaxie ne diminua jamais. Lorsque le coût était divisé par deux, le nombre de voyages augmentait de plus du double. Lorsque les passages devenaient plus rapides, les séjours raccourcissaient et une même personne visitait davantage de lieux. Les planètes devenues des destinations touristiques furent modifiées afin de supporter leurs visiteurs. Les atmosphères dangereuses furent isolées et les saisons irrégulières régularisées. Lorsque les organismes indigènes pénétraient dans les voies de circulation, ils étaient déplacés vers des zones protégées. Si ces zones protégées gênaient la vue des touristes, elles étaient transférées sous terre. À la fin, les installations chargées de préserver et de reproduire l’écosystème d’origine consommaient davantage d’énergie que cet écosystème lui-même. Certaines planètes furent terraformées pour convenir aux humains, puis reçurent la classification d’« état naturel ». Le mot naturel finit par signifier que les humains ne pouvaient pas voir les traces de leurs propres interventions. Les offres de voyage promettant de voir un lieu avant sa disparition attirèrent encore davantage de réservations, et de nouveaux trous de ver furent construits afin d’absorber l’augmentation du trafic. Lorsque ces nouvelles installations transformaient plus rapidement l’environnement, la date de la dernière visite était avancée. Les écosystèmes disparus furent remplacés par des modèles sûrs et prévisibles. À un certain moment, il ne fut même plus nécessaire de distinguer l’original de sa reconstruction. Le but du voyage était devenu de posséder le souvenir d’avoir visité ce lieu. La technologie permettant d’inscrire directement dans le cerveau le souvenir d’un voyage ne réduisit pas les déplacements. Le souvenir implanté ne remplaçait pas le lieu. Il créait le désir de s’y rendre réellement.

Le voyage était désormais, dans la galaxie, un système de statut social. Le nombre de systèmes stellaires visités, de zones gravitationnelles traversées et de décalages temporels possédés devint une mesure de la vie d’un individu. Une personne ayant existé dans davantage de lieux sous la forme de copies différentes était considérée comme ayant vécu une vie plus riche qu’une personne ayant longtemps conservé le même corps. À mesure qu’un même individu était copié vers plusieurs destinations, la manière même de compter les voyageurs disparut. Les dix personnalités devinrent toutes des originaux, et le voyage d’un seul être humain exigeait dix corps, dix environnements et dix intelligences artificielles d’accompagnement. Les copies qui n’étaient pas réunifiées devenaient de nouveaux citoyens et recommençaient à voyager. Le réseau de trous de ver s’étendit avec la demande, et son extension créa une nouvelle demande. Lorsqu’un habitat obtenait un nouveau passage, les habitats voisins dénonçaient une discrimination. Lorsqu’une liaison directe apparaissait, devoir effectuer une correspondance devint une atteinte aux droits. Lorsqu’un détour existait, on exigeait un deuxième détour destiné aux situations d’urgence.

La majeure partie de l’énergie utilisée par les premiers vaisseaux lents demeurait à destination. Les vaisseaux étaient démontés et devenaient des habitats, tandis que leur carburant devenait de la matière au sein de ces habitats. L’énergie utilisée par les voyages de l’époque tardive ne laissait rien derrière elle. Le lieu de départ comme le lieu d’arrivée étaient déjà achevés, et le voyage ne faisait que transformer de l’énergie en chaleur résiduelle entre deux lieux déjà achevés. Pendant longtemps, la civilisation galactique affirma que le voyage n’était pas la cause de son extinction. Le voyage ne représentait qu’une faible fraction de la consommation totale d’énergie. Ce calcul n’incluait pas l’énergie nécessaire pour maintenir les passages ouverts, celle qui servait à stabiliser le climat des planètes touristiques, ni celle consommée par les installations de restauration des voyageurs et les intelligences artificielles de gestion des routes. Tout cela était classé dans les infrastructures.

Lorsque la dernière route fut ouverte, il ne restait plus dans la galaxie un seul système stellaire qui n’eût jamais été visité. La civilisation consigna cet événement comme une victoire sur l’espace. Les voyageurs demandèrent des destinations plus lointaines et plus nouvelles. Aucun vaisseau lent ne fut construit pour transporter une entrée de trou de ver jusqu’à la galaxie voisine la plus proche, car personne ne se porta volontaire pour embarquer. Pour la première fois, la distance redevint du temps. Après cela, le voyage se dirigea vers une époque particulière. Les décalages temporels accumulés entre les entrées des trous de ver devinrent des marchandises, et des expériences commencèrent afin de relier, à l’intérieur d’un même passage, la lumière du passé aux résultats du futur. Les routes qui avaient fait de la galaxie un seul monde commencèrent à relier entre elles les différentes époques de la galaxie. Le dernier voyageur à avoir emprunté ce passage ne figure dans aucun registre. À la fin, ce qui se déplaça n’était pas un être humain. Le long des routes qui avaient transporté les humains et les mondes, la lumière partit la première.